Contretemps acrobatique

Date: 
23 Octobre 2001
Journal: 
La Gruyère

«Oct’s Story», le dernier enregistrement de l’octuor Contretemps propose dix-sept plages au style musical très éclectique. Jongleurs et acrobates de la voix, les chanteurs se promènent dans un jardin extraordinaire, où se croisent Duke Ellington, Claude François, Astor Piazzola, Elvis Presley... Sans oublier quelques trouvailles insolites.

Ils appartiennent aux meilleurs ensembles vocaux du moment, de l’Ensemble Vocal de Corboz au Chœur des XVI de Ducret en passant par l’Accroche-Chœur de Fasel. Ils disposent tous d’une solide formation musicale mais n’en demeurent pas moins des amateurs, au sens étymologique. Avec leur dernier enregistrement, les huit chanteurs de l’ensemble Contretemps s’imposent dans le paysage choral fribourgeois dans un genre peu fréquenté. Car l’interprétation de la chanson française, du jazz et de la variété par des ensembles vocaux tourne souvent à la catastrophe à cause de l’indigence des arrangements et les défaillances de la culture vocale.

Rien de tel ici, et ces musiques légères ne le sont qu’en apparence. L’octuor Contretemps les approche avec une rigueur et un sérieux qui transforment les tubes de Claude François et du groupe ABBA en classiques de l'art choral ! Les interprètes s’appuient d’abord sur des arrangements qui ne tombent pas dans la facilité. A quelques exceptions près, les harmonies sont riches, les rythmes habilement disposés, le style de l’œuvre souligné. Le CD Oct’s Story renferme quelques perles, comme l’amusant The Muppet Show ou le subtil Jouet extraordinaire de Cloclo, dont l’interprétation tourne à la démonstration. Quelle subtilité dans l’utilisation des bruitages et des onomatopées : un exploit d’art vocal!

Beauté du chant

Son talent, Contretemps le puise surtout dans une excellente culture vocale. Les huit voix, aux grains pluriels, parviennent à une remarquable fusion, à une couleur faite de noblesse et de transparence. Les intonations sont presque irréprochables, ce qui tient de la prouesse dans ces acrobaties vocales. On sent l’attention portée aux équilibres sonores, aux nuances, à la beauté du chant. Et c’est là probablement l’un des bémols qui peut être posé sur la partition de Contretemps: le souci de la qualité vocale nuit parfois à l’expressivité, à la libération des énergies contenues dans ces musiques. Cette retenue empêche les chanteurs d’utiliser toute l’amplitude sonore, les forte étant prudemment évités.

Est-ce la tension inhérente à un enregistrement? Cette réserve vocale disparaît lorsque l'octuor monte sur scène, comme ce fut récemment le cas à la Spirale pour la présentation du disque. L’humour et le deuxième degré compensant largement cette rigueur formelle.

Un vrai pétillement

Reste que toutes les plages de ce CD sont un pétillement permanent, une potion magique dans laquelle les sorciers de Contretemps ont mélangé des ingrédients aux origines très diverses. Si les tubes de Nougaro (Le jazz et la java), Jo Dassin (Bye bye Louis), ABBA ou Presley (Love me tender) tiennent le haut du pavé de ce disque, il est quelques moments qui méritent une écoute attentive. Exemples? Varpunen jouluaamuna otto kotilainen, une pièce du folklore finnois admirablement rendu par les voix féminines, La muerte del angel d’Astor Piazzola swingant autour d’une joyeuse ligne mélodique, Follow that star dei Peter Gritton, dans une interprétation que les King’s Singer ne renieraient pas. Et comment ne pas résister à cette Berceuse créole (arrangée par le président de Contretemps Carl-Alex Ridoré) et à ce subtil Foutu dimanche, seule partition aux signatures régionales (Michel Comtée et Pierre Savary) ? Vraiment, un enregistrement qui tranche dans le paysage discographique actuel, et qui réclame de nombreuses écoutes pour livrer toute la richesse de sa poésie.

Patrice Borcard